Lot-et-Garonne et numérique : le noir c’est noir ? [Télérama]

Lot-et-Garonne et numérique : le noir c’est noir ? [Télérama]

Ma réaction à la lecture de l’article « chez les naufragés du numérique » (Télérama 05/01/2018) : http://www.telerama.fr/monde/chez-les-naufrages-du-numerique,n5429191.php

Puisque tout le monde s’improvise expert en questions numériques, je tente ma chance. Préparez vos kleenex, point de littérature ou de langue de bois.
Je vis et travaille dans un département assez sinistré, pris en étau par des territoires plus séduisants (coucou le toulousain, salut le bordelais). Du chômage, de la précarité, peu de gens imposables, un conseil départemental en faillite… et pour reprendre une certaine presse nationale, c’est de toute façon un pays de bouseux. La carte postale ne fait pas trop envie je vous l’accorde. Si vous y ajoutez l’affaire Cahuzac, ancien maire de Villeneuve sur Lot, le film qui se prépare autour de Métal Aquitaine (avec Vincent Lindon) et les piètres résultats de la fierté sportive du coin, le FN en embuscade mon département ne fait pas rêver sur le papier. Pourtant et heureusement ai-je envie de dire, ce petit bout de coin de France a bien des atouts et beaucoup sont heureux ici. Je déplore le fait que Télérama tombe dans un sensationnalisme et misérabilisme facile sur un territoire qui regorge d’initiatives autour des questions numériques. La plume de ce journaliste est belle certes, mais grise, terne, sans joie. La tristesse pour mieux servir son propos.

Je me permets ainsi de remettre en question le choix des interlocuteurs, où en tout cas la non-vérification de leurs propos. Je prends pour premier exemple le témoignage de monsieur le maire de Laroque-Timbaut, qui – même si je le rejoins sur la gravité de la fracture numérique- se mélange un peu les pinceaux. Il dénonce un débit trop faible de son école pour pouvoir accéder à certains services :
« Mais quand tout le monde est connecté en même temps on ne peut plus accéder aux bibliothèques éducatives ». Soyons un tout petit peu technique. Il s’avère que je vis à quelques mètres de l’école, et plus encore, je la connais bien. Ils ont un débit d’environ 50 Mb/s (pour les néophytes, la moyenne en France atteint péniblement les 10 Mb/s…), dans mon domicile j’atteins même les 95. Bien évidemment, la fibre optique – la vraie de vraie – promet des débits jusqu’à six fois meilleurs que celui-ci, mais en pratique, même dans les grandes villes, ce n’est pas toujours le cas. Il faut donc relativiser ce propos, sa commune (la mienne d’ailleurs) est loin d’être la plus mal lotie. Je prends pour exemple Bon-Encontre, une commune avoisinante limitrophe à Agen (préfecture), qui avec six fois plus d’habitants n’est pas en mesure de proposer un débit supérieur à 2 Mb/s dans de grandes zones résidentielles. Je ne pinaille pas et je ne veux surtout pas tomber dans le « c’est toujours pire ailleurs », mais cet exemple choisi par Télérama pour illustrer le propos de l’article n’est pas le meilleur. Loin s’en faut. Peut-être que l’école devrait être techniquement mieux accompagnée, les machines et le réseau mieux configurés… car, on peut facilement contourner ce genre de problème avec une connexion pareille. Nous avons par exemple réalisé un festival connecté de musique au casque avec une connexion de 1 Mb/s (en montant), et cela fonctionnait. Il faut mettre les bons outils au bon endroit. Le streaming vidéo est alors largement possible, mais reste très coûteux à mettre en place pour une petite commune… et sa population pas toujours toute jeune qui aurait bien d’autres besoins en la matière. Quid alors de son utilité ? Les conseils municipaux pourraient être filmés et mis en ligne en faisant l’impasse sur le direct ? Ce serait un pas de géant pour une commune qui n’a plus de site internet depuis des mois, et communique uniquement sur Facebook. Le sens des priorités.

Il y a également dans cet article le témoignage de la gérante de « La fontaine », un espace de co-working agenais, né grâce à l’énergie de quelques personnes et un fort soutien politique (la région notamment). Cet endroit est superbe, les bureaux bien dotés, les co-workers adorables mais je ne peux m’empêcher de tiquer quand je lis certains propos de l’ex-présidente qui réclame « un accès internet tout court », là où le bâtiment est doté de la fibre optique et a pour volonté de rassembler les travailleurs isolés sur le département. Alors, je ne vois pas de quoi elle parle, elle n’a pas de problème à mener son activité. Ou peut-être évoque-t-elle le département dans sa globalité et se fait porte-parole de la population ? Dans ce cas c’est certain, et l’article l’annonce en préambule, « 22 % des lot et garonnais se contentent d’une connexion de 3 Mb/s ». 78 % ont bien plus, et il ne faut pas oublier une chose : le département est le moins peuplé et le plus âgé de la région. Ainsi, les 75 ans OU PLUS représentent près de 13% de la population… et qui n’ont clairement pas les mêmes besoins que nous, la jeune génération, nous nous sommes créés. Netflix en 4K, ma voisine Yvette s’en contrefiche. Elle accorde bien plus d’importance au réseau téléphonique ou à la TNT défaillante sur son poste de télévision. Mais ils ont certainement besoin de soutien pour les démarches administratives, de petites formations pour envoyer un message à la famille. Des choses simples, qui ne nécessitent pas un Iphone X et la fibre à tout prix. Accompagner et parler des gens avant de discuter équipement. Tout ça pour dire, qu’il faut faire attention aux généralités et recontextualiser les choses au risque de jouer le jeu de Télérama qui a tant de peine pour notre territoire.
Je signale à Céline qu’elle n’a pas inventé le fil à couper le beurre avec cet accès à internet à deux euros de l’heure. L’accès internet est possible sur Agen dans les espaces publics numériques qui proposent des plages de gratuité depuis toujours et le wifi gratuit généralisé dans beaucoup de lieux privés et publics. Ma structure était labellisée pendant 10 ans Espace Culture Multimédia ; nous proposions aux habitants, à l’époque où internet n’était aussi prégnant dans nos vies, des machines, des accompagnements et ateliers en tout genre, et nous allions à la rencontre des populations en pleine campagne. J’ai une certaine expérience en la matière, et je connais un peu la Fontaine…je peine à croire que cet endroit était plein de pauvres gens en demande d’un accès internet. Deux personnes par semaine pendant six mois ? Cela suffit-il à pondre une généralité ? Vous allez croire que j’ai une dent contre cet espace de coworking, et ce n’est absolument pas le cas. Il faudrait simplement que les porteurs de projet élargissent un petit peu leur vision de leur milieu de vie, et voient les autres. Puisque tout ce que fait cet endroit, en revendiquant parfois importer des concepts « des grandes villes », nous le proposons depuis au moins 15 ans. Ce n’est pas pour se faire mousser, je m’en contrefiche. C’est simplement pour dire que le lot-et-garonne n’est pas vierge d’initiatives autour du numérique. Loin de là, c’est même un département pionnier.

Enfin, l’article se termine sur une lueur d’espoir incarnée par Guillaume, impliqué dans la création du futur campus numérique… Guillaume, qui, on le précise assez lourdement, vient de Paris. Bon bref, le coup du parisien qui vient sauver le petit provincial j’ai déjà vu ça dans « Bienvenue chez les ch’tits ». Je ne m’étalerais pas plus sur le symbole et la réputation « parigot tête de veau » de Télérama, qui enfonce le clou (la puérilité, c’est cadeau).
Vous l’aurez compris, cet article m’attriste un peu parce que j’œuvre dans les champs du numérique depuis 12 ans. Et j’ai côtoyé des élus volontaires, des clubs informatiques dynamiques, des médiathèques à la pointe, un fablab naissant, une association très active qui milite pour le libre depuis toujours, des établissements scolaires aux projets connectés, le marmandais de plus en plus au point (un festival autour du numérique, une école), une boite audiovisuelle et SFX à fond dans les outils numériques, des artistes, et bien évidemment ma structure pionnière en la matière.

Alors Télérama, on fait le match retour ? J’ai le nouveau synopsis entre les mains :
L’histoire d’un département, qui malgré ses soucis d’équipements et de moyens, fait preuve d’audace et d’ingéniosité quand il s’agit d’être connecté et à la pointe.

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