Du son en prison (Bon souvenir).

Du son en prison (Bon souvenir).

Il y a d’abord des sons. Et la prison sonne froidement. Le métal clinquant et ses serrures claquantes ; quelques lourdes portes en bois qui se referment seules dans un ronronnement macabre. Le cliquetis continu des clés joueuses qui s’entrechoquent continuellement, le bruit sourd des chaussures sur des carrelages glacés. Quelques sifflements électroniques se démarquent au milieu de ce monde extrêmement mécanique : un portique de sécurité qui couine, un talkie-walkie qui crache et qui hurle. Tout cela sans oublier ces lieux qui résonnent : des corridors, des halls, des couloirs. Comme une enveloppe inutilement bruyante qui sur amplifie un accrochage de rien du tout, un détenu hélant un camarade. C’est bruyant une prison, jusqu’à dans la cellule. Certains diront qu’il faut parfois vivre avec la télévision d’un codétenu un peu sourd ; fan de Cyril Hanouna, de clips musicaux et de BFM TV 24 heures sur 24. Une petite torture qui obligera à consommer un peu plus de cachets qu’à l’accoutumée… histoire de dormir un peu.

Il y a aussi les odeurs propres à la promiscuité : transpiration, le manque d’aération, le tabac, la nourriture, la friture, le déodorant… et quelques effluves de plantes exotiques prohibées. Les yeux aussi sont en éveil. La lumière y est crue, vive, et il n’y a pas d’horizons. Des murs, des grilles, des cages, de vaines tentatives de décoration qui accentuent la froideur des lieux… au mieux.  Car ailleurs, l’absence de représentation du monde végétal est absolue, comme le soulignent certains. Il y a aussi la vie. Une vie rythmée d’allée et venue, d’accolades, de regards, d’échanges. Une entrée, une sortie qui se dessine. Une équipe de cuisine virée à cause d’un grave manquement, une nouvelle qui se constitue après d’âpres négociations entre détenus. Des surveillants bienveillants à l’humour parfois corrosif. Un lien difficile à décrire entre eux et les détenus : un équilibre fragile entre respect et crainte.

J’ai découvert l’univers particulier, source de bien des fantasmes qu’est la prison.

D’ailleurs, « prison » est un terme un peu généraliste… je suis intervenu en maison d’arrêt (elle reçoit les prévenus en attente de leur procès), et dans un centre de détention (des détenus qui présentent les meilleures perspectives de réinsertion sociale) avec Olivier Crouzel (vidéaste, photographe et bien plus encore). L’artiste est à l’origine de l’œuvre « Bon Souvenir ». Je vous laisse découvrir ici le propos et la réalisation de l’œuvre :

https://www.ladepeche.fr/article/2018/01/24/2727929-paysage-reve-familier-evader-monde-carceral.html

Je l’ai accompagné durant quelques jours dans la réalisation de son œuvre. Si mon rôle devait se limiter à quelques prises de sons et à un soutien logistique, de nouveaux espaces se sont vite créés. À l’origine, Olivier envisageait son œuvre comme une installation vidéo sans avoir prévu une partie sonore. De son propre aveu, le son est souvent considéré comme secondaire dans ses installations. Et c’est compréhensible : il n’y a qu’à voir ses projections sauvages, impromptues, brutes, dans la rue, dans la nature. Vives, fugaces, insolites. Partout. Sur de grands espaces.

Fait un peu nouveau pour lui, il allait également présenter son œuvre vidéo dans une salle de concert. Je lui ai donc proposé de la sonoriser entièrement. Et pour ce faire, j’ai glané des choses çà et là auprès des détenus, à propos de leurs souvenirs, de leur ancien et nouveau cadre de vie (sans que je le veuille forcément d’ailleurs) … en suivant la démarche d’Olivier. Des discussions, des questions, des bœufs, des enregistrements insolites. Je suis ressorti de la maison d’arrêt d’Agen et du centre de détention d’Eysses, avec beaucoup et peu de choses à la fois. Beaucoup d’enregistrements de voix, parfois inexploitables de par la qualité technique ou des propos impossibles à rendre public. Des musiques à la demande des détenus, histoire de leur porter un peu du « monde extérieur » … reprenant l’idée d’Olivier de venir à leur rencontre avec une photo pour eux. Loin des clichés, ce fut beaucoup de Cabrel, pas mal d’électro’, et des grands classiques du rap et de musique réunionnaise. Peu intéressant malgré tout à exploiter. Par contre, quand après plusieurs jours passés au milieu de la fosse, un détenu accepte de sortir sa guitare et de chanter… ces chansons prennent une autre dimension. Et je décide de les intégrer dans la création sonore. Au final, me voici avec une grande bande-son confectionnée à partir de cette matière récoltée auprès des détenus, de musiques composées par moi-même, d’enregistrements réalisés à l’extérieur et d’autres échantillons glanés sur le web. Je n’oublie pas la participation géniale et spontanée de mon collègue Gabriel B.C, venu me soutenir et enregistrer pour moi deux phrases musicales à la guitare, en une seule prise.

Un immense collage multiculturel aux allures de voyage halluciné. L’idée du voyage est prégnante dans « bon souvenir », mais il y a bien d’autres choses. L’étrangeté des souvenirs parfois beaux qui jure avec ces hommes qui sont enfermés pour de solides raisons. Et l’enfermement évoqué par cette superposition habile d’une séquence vidéo qui ramène vite à la réalité crue : des portes qui s’ouvrent, se ferment… avec le bruit féroce des verrous. Que retenir de tout cela ?

Beaucoup de choses encore emmêlées dans mon esprit, mais le sentiment peut-être un peu mièvre que la liberté m’est précieuse. La fierté d’avoir contribué au travail d’un artiste pour qui j’ai beaucoup d’estime. Alors merci à Olivier Crouzel, le Florida, les détenus pour leur confiance.

Voici un extrait de cette bande son :

 

 

Enfin, un extrait vidéo de l’installation :

Bon souvenir from Olivier Crouzel on Vimeo.

Photos de l'article : Olivier Crouzel.
En savoir + :

http://www.sudouest.fr/2018/01/23/paysages-interieurs-en-guise-d-evasion-4135094-3603.php 

et bien sûr : http://www.oliviercrouzel.fr/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *